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07  04  2008

Dossier, Cinéma et Société

Porno alla Turca

De Tanju Goban

De 1974 à 1980, pour se maintenir à flot, l’industrie du cinéma turc produit à tour de bras des films pornographiques. Pays de toutes les contradictions, la Turquie sera le premier et seul État musulman à diffuser ce type de production. De la médiocrité ambiante de la sexploitation émergent pourtant quelques réflexions sur les bouleversements vécus par la société turque ces 30 dernières années.

‘79 année érotique en Turquie. Sur les 195 longs métrages produits cette année-là, 131 sont des films de genre (souvent des comédies ou des films d’action) à caractère sexuel (1)*. La décennie qui précède est d’ailleurs marquée par l’envol de la production commerciale fouettée par les studios de Yesilçam (2)* - prononcez« yèchiltcham », le Hollywood turc. C’est l’époque du star system, des actrices adulées aux formes pulpeuses, des acteurs bodybuildés, farouches ou séducteurs, dont le seul nom provoquait des files d’attente devant les caisses de cinéma. Des studios de Yesilçam sortiront à la chaîne des mélodrames (liés à l’exode rural qui concerne une partie non négligeable du public), films policiers, films d’action, comédies, des films musicaux, péplums aux couleurs criardes lointainement inspirés de l’histoire turque et même des films fantastiques, de science-fiction ou d’horreur, souvent des adaptations à la sauce locale d’icônes pop du cinéma populaire américain et européen. Produites à la pelle et tournées à la va-vite, ces petites productions kitch, plus ou moins fauchées, déboulaient sans crier gare et arrivaient à l’affiche parfois pratiquement en même temps que l’original qu’elles copiaient (3)*.

Planche de salut

Une production prolifique, l’engouement et la soif du public pour une cinématographie populaire, au quatrième rang mondial en nombre de films réalisés, pourraient laisser croire que Yesilçam vit alors une période faste. On a même parlé de l’Âge d’Or du cinéma turc. Cette effervescence est pourtant paradoxale. Le dynamisme des «créateurs» compense la fragilité de l’industrie cinématographique: un manque structurel de financement, des conditions matérielles médiocres, des tournages express (parfois moins de quinze jours), une distribution avant production et une consommation très rapide puisqu’il est rare qu’un titre tienne l’affiche plus d’une semaine. L’économie du cinéma est contrôlée par des «hommes d’affaires» avides et sans scrupules. La recherche du profit immédiat prive le cinéma turc d’investissement en équipements, studios, salles et empêche la réalisation d’oeuvres ambitieuses et soignées. Autre particularité du secteur: l’hégémonie des distributeurs et exploitants de salles (4)* qui amortissent les coûts de production des films commerciaux avant même leur tournage en préachetant les droits de diffusion. Des exploitants qui se tournent vers les producteurs susceptibles de livrer à temps les films commandés et qui finissent par imposer leurs goûts aux producteurs. Des producteurs qui font appel à des réalisateurs capables de filmer plus vite que leur caméra (5)*. Producteurs et réalisateurs dépendent souvent du bon vouloir des exploitants qui proposent des scénarios et des acteurs selon leurs préférences. Comme en témoigne ici le producteur Mehmet Güler: « Nous avions tourné La Pécheresse avec Zerrin Egeliler, mais nous n’arrivions pas à avoir une date de sortie en salle. Le patron du cinéma Günes (le soleil) à Aksaray [quartier d’Istanbul, ndt] me dit alors : «Je le prends. Passe un jour pour voir le film.» J’y suis allé. La salle était noire de monde. Ils avaient inséré dans le film une séquence porno étrangère. Après le passage de la séquence, la salle s’était vidée. «Voilà ton film, [me dit le patron]. Si tu réalises des scènes comme celle-là, ton film marchera. À partir de ce moment, on a tourné des films pornos. » (6)*

Une demande sociale

Des diffuseurs donc sensibles aux modes et aux attentes du public. Mais qui est ce public ? L’exode rural et une mondialisation avant l’heure changent profondément la société, en accentuant ses contradictions. Dans le climat de tension et de violence politiques entre groupes de diverses obédiences, la fréquentation familiale des cinémas se tarit au profit d’un fort engouement pour la télévision qui entre dans les chaumières. Face à un environnement social et politique épouvantable, sur fond de misère sexuelle et de terrorisme urbain croissant, Yesilçam aura recours, pendant ces années de braise, à deux genres cinématographiques pour fidéliser les hommes célibataires frustrés jetés en ville par l’exode rural : l’arabesk et les films érotiques un peu plus que soft. Né dans les années 1970, l’arabesk est d’abord un genre musical qui, comme son nom l’indique, a puisé dans les répertoires du Proche-Orient libanais et égyptien. Méprisées des intellectuels, interdites de radio et de télévision, les vedettes populaires de l’arabesk, tels Ferdi Tayfur, Orhan Gencebay ou Ibrahim Tatlises feront rêver et pleurer les déshérités des gecekondu, les bidonvilles des grandes métropoles. Sur les écrans, elles joueront dans des mélos ponctués de musique où dominent les fantasmes d’amour et d’argent, les passions amoureuses sans issues, la désespérance et les chagrins de la vie (7)*. Devant le succès immédiat des comédies érotiques italiennes, françaises et allemandes qui envahissent les écrans au début des années 70, Yesilçam trouve la parade et se lance à partir de 73-74 dans ce type de production. Une avalanche de films pornos soft au titre évocateur, relevant surtout de la gaudriole, envahit alors le marché. La vague pornographique culmine, si l’on peut dire, en 1979 avec le tournage du premier longmétrage hard-core: Une telle femme de Naki Yurter avec la magnifique Zerrin Dogan, comédienne peu frileuse qui s’illustra auparavant dans quelques films d’exploitation plus ou moins osés et dont le corps voluptueux sera ici livré en gros plan et sous toutes les coutures au regard incrédule et fasciné du spectateur voyeur (8)*. Réédité au format VCD (comme beaucoup d’autres productions X de cette époque), on peut lire sur la jaquette :« Un film au summum de l’érotisme… Un des plus gros succès du film de cul turc… Pulvérisant les records d’entrée lors de sa sortie en salle, Une telle femme décrit les ébats sexuels entre un couple, deux femmes et un homme venus passer leurs vacances dans un hôtel. Orné des scènes inoubliables du couple Zerrin Dogan-Levent Gürsel, l’érotisme atteint ici son apothéose… » Rien de moins ! De l’interminable craquement que ne cessaient de faire entendre les diverses composantes de la société turque, un écho distordu, troublé nous est parvenu notamment par le détour du porno. Comme l’écrit Ignacio Ramonet dans Propagandes silencieuses:« On ne peut refuser d’admettre les qualités d’indicateur sociologique du cinéma. L’analyse du film et de ses signes (dans la structure, le récit, la forme ou l’économie) nous permet de déceler avec assez de précision les tendances implicites de la société qui le produit. Société dont il constitue, en tant que produit culturel de masse, un des symptômes ou des révélateurs sociaux privilégiés » (9)*. Par ces moyens brutaux, le cinéma X turc va canaliser les sentiments et les obsessions du sousprolétariat des villes composées de migrants d’extraction paysanne venus en quête d’un Eldorado et qui se voient plongés dans la déchéance et l’angoisse de la survie.

Bloc-sex, «tapissage» et sanziman

Curieusement, la «vague érotique» se produit, comme l’ont fait remarquer G. Scognamillo et M. Demirhan, à l’époque des gouvernements de «Front nationaliste», alliance de partis de droite, d’extrême droite et islamistes, réputés conservateurs (10)*. La Commission de contrôle des oeuvres cinématographiques, chargée de veiller à la protection de l’ordre public et au respect des bonnes moeurs, néglige de censurer ces films licencieux qui mettent souvent en scène la brutalité machiste, alors que des films d’auteur plus audacieux dans le traitement de la sexualité féminine, dénonçant notamment les injustices et la condition des femmes, passeront sous les fourches de la censure. Il faut aussi dire que les producteurs et patrons de salle se sont ingéniés à contourner le couperet légal. Sous leur impulsion, d’innocentes bluettes soumises à la Commission de censure pouvaient se muer, sur les grands écrans, en films de cul torrides, grâce aux techniques du bloc-sex, du «tapissage» et du sanziman (changement) (11)*. Ces tours de passe-passe étaient, semble-t-il, tolérés. Le régime d’exception qui s’abat sur la Turquie après le coup d’Etat du 12 septembre 1980 sonne le glas de cette industrie. Du moins peut-on le penser au vu des chiffres de la production X après 1980 qui se réduit à une peau de chagrin. Mais c’est sans compter avec la ruse des diffuseurs. Je me souviens qu’au milieu des années 1980, dans une petite ville de province comme Aydin, à l’ouest du pays, où je passais mes vacances d’été, sur les quatre cinémas encore en activité, deux étaient dédiés aux films de sexploitation, tant locaux (vraisemblablement tournés dans les années 1970) qu’étrangers. Les films projetés n’étaient la plupart du temps qu’un patchwork de bloc-sex totalement dadaïste où intrigues et scénarios ne sont que purs prétextes. C’est là que je fis mes premières observations sur le porno alla turca. Je n’avais pas seize ans. Miné par la raréfaction des sources de financement, la chute de fréquentation des salles, la pression télévisuelle et l’invasion des blockbusters américains, Yesilçam n’est plus. La fin des studios ne signifie pas pour autant la mort du cinéma turc, bien au contraire. Mais ça, c’est une autre histoire…





1) D’après Agâh Özgüç, Türk sinemasinda cinselligin tarihi (« Histoire de la sexualité dans le cinéma turc »), + 1 Kitap, Istanbul, 2006, p. 195.

2) Yesilçam (Le Pin Vert), une ruelle du quartier européen d’Istanbul où se concentrèrent dès la fin des années 1940 les principales maisons de production.

3) Et même avant : Satan, le remake turc de l’Exorciste de William Friedkin réalisé en 1973, est sorti sur les écrans turcs en 1974. Il faudra attendre six ans avant que la version originale ne soit montrée en Turquie. Cf. G. Scognamillo et M. Demirhan, Fantastik Türk Sinemasi (« Le cinéma fantastique turc »), Kabalci, Istanbul, 1999, p. 71.

4) On comptera 3 600 cinémas dans toute la Turquie jusque vers 1980. Ce nombre est tombé à 250-300 au milieu des années 1990.

5) Citons entre autres Çetin Inanç, véritable légende du cinéma bis, auteur de l’inénarrable fi lm culte : L’homme qui sauva le monde (1982) plus connu en Occident sous le titre de Turkish Star Wars. Il réalisa pas moins de 148 fi lms au cours d’une carrière prolifi que, produisant avec des bouts de fi celle des fi lms érotiques, des fi lms d’aventure, des fi lms de guerre, plus bâclés les uns que les autres, mais toujours avec une profonde conviction.

6) Témoignage recueilli par Mesut Kara et repris dans Erotik Türk Sinemasi (« Le cinéma érotique turc ») de G. Scognamillo et M. Demirhan (Kabalci, Istanbul, 2002, p. 229).

7) Pour une approche ethnomusicologique de ce phénomène urbain, voir la thèse de Martin Stokes, The Arabesk Debate. Music and Musicians in Modern Turkey, Oxford University Press, 1992.

8) Agâh Özgüç, op. cit., p. 198.

9) Ignacio Ramonet, Propagandes silencieuses, Folio actuel, Paris, 2002, p. 94.

10) G. Scognamillo et M. Demirhan, Erotik…, p. 145.

11) Le bloc-sex est un procédé qui consiste à monter des fragments de scènes hot dans des fi lms quelconques. Le« tapissage » permet d’insérer des images explicites tournées en gros plan avec des fi gurants pour donner l’illusion que les acteurs vedettes s’embrassant de manière innocente dans le plan précédent faisaient réellement l’amour. Le saziman se passait dans la cabine de projection et nécessitait la présence de deux machines. L’une projetait la copie du fi lm« normal » autorisé, l’autre lançait les bloc-sex intercalés pendant la projection. Cf. Agâh Özgüç, op. cit., pp. 194-195.

Agenda Interculturel n° 261 - Mars 2008 - Centre Bruxellois d'Action Interculturelle