infos

06  11  2006

Interview de Michel Kammoun, cinéaste

Falafel : penser l'après guerre

Achevé quelques semaines avant sa présentation au Festival International du Film Francophone de Namur, Falafel raconte l’après guerre dans Beyrouth à travers les errances nocturnes d’un jeune homme qui cherche à vivre normalement mais que la folie d'un monde toujours hanté par la guerre va mettre à l’épreuve. Tandis qu'il s'en va dans une fête retrouver des amis et une jeune fille qu'il voudrait séduire, la ville, peu à peu, l'entraîne dans les coulisses d'un pays au bord de la violence et de la folie. Rencontre avec Michel Kammoun à Namur, juste avant qu'il ne reçoive deux prix : celui qui a récompensé la musique composée par Toufik Farroukh et le Bayard d'Or du meilleur film.

Le personnage principal de votre film, Toufik, s'inspire de votre expérience ?

Sans doute qu'il est très proche de moi, de ce que je ressens, de ce que j'observe. Mais il est surtout inspiré de mon frère. Ensuite, il y a une histoire, mes observations. Je voulais faire un film proche de la réalité à tous les niveaux, qu'il s'agisse du contexte sociopolitique, des personnages, de leurs manières d'exister. Je voulais parler de toute cette époque de l'après guerre civile. La guerre s'est arrêtée en 1990, j'ai tourné ce film en 2004. Et le film parle d'une situation très réelle qu'on peut rencontrer très facilement à Beyrouth. Pour le situer, l'assassinat du premier ministre Rafik Hariri a eu lieu après le tournage, puis la dernière guerre israélienne a éclatée. Et la situation n'a pas changée aujourd'hui.

Il y a une sorte de descente aux enfers dans cette nuit où Toufik est comme entraîné vers la violence et la folie, alors qu'il lutte, comme ceux qui l'entourent, pour une normalité.

Oui, le film parle de cela à travers tous les détails du quotidien et de toute cette violence latente. Au début, des choses contradictoires cohabitent en quelque sorte. D'une part cette envie, cette rage de vivre, qui aide les gens à survivre malgré tout ce passé et toutes ces guerres. Qui pourrait mieux représenter cela que la jeune génération, avec son envie de vivre, son insouciance ? Montrer ce qu'ils veulent est le point de départ du film. Et ce qu'ils veulent être simple : vivre, aimer, s'amuser. Et il y a d'autre part tout ce qui peut arriver parce que les choses ne sont pas réglées. Ce que j'aime qualifier de nappe de gaz au coin d'une rue qui n'attend qu'une étincelle pour s'enflammer. Mais la vie est ainsi à Beyrouth.

Peu à peu, à force de glissements, Toufik est obligé de se confronter à la violence, il ne peut y échapper.

Le film commence avec ce sens interdit, un tout petit incident, qui veut montrer dans quelle aventure et dans quelle société on s'embarque. Une grosse voiture prend un sens interdit et risque d'écraser le scooter de Toufik qui doit céder. Voilà à quel genre de société il est confronté. Au fur et à mesure, des petits détails l'entraînent jusqu'à le rattraper. Il est d'abord témoin puis ensuite victime. Et puis, tout à coup, c'est quelqu'un qui dit non, stop, qui ne veut plus être humilié. Il se voit brisé, affaibli, empêché. L'impuissance est un sentiment très violent. Il ne supporte plus cette situation qu'il subit. La génération d'avant est celle qui a participé à la guerre et qui en porte la responsabilité. La nouvelle génération l'a subie. Et si c'est terrible, c'est l'histoire, on en est la conséquence.

Une scène, à la fois absurde et terriblement inquiétante, lorsqu'il se voit accuser de vol par le policier à qui il demande protection, dit aussi l'absence d'un état de droit.

Oui, tout à fait. Par un excès de zèle, il devient le voleur. C'est terrifiant parce qu'il n'y a plus aucune protection, on ne peut se réfugier nulle part.

Vous mélangez un peu les genres et les tons, dans cette séquence par exemple où des 'astronautes de la NASA sont écrasés par un falafel-astéroide.

Oui, ce détournement d'images connus m'amuse beaucoup (rires). Mais c'est le monde du vendeur de falafel, il vit donc dans un univers de falafel. Si c'est un style, une manière de faire, c'est tout à fait naturel, parce que le Liban est ainsi, dans ce mélange des tons, des genres. L'histoire m'a imposé instinctivement ce traitement. Ce pays est fait de contradictions et de mélanges parfois absurdes. Il y a une folie douce, parfois amère. Et puis tout est vu à travers les yeux de ces jeunes gens.

Et la fin est extrêmement symbolique et optimiste.

C'est la direction vers laquelle je voulais aller dès l'origine. Il y a plusieurs chemins dans le film mais ces pistes ne mènent nulle part. Je ne sais pas ce qui se passe le lendemain mais en tous les cas, là, Toufik s'endort comme un enfant. C'est l'innocence qui le sauve.

Falafel a été un projet difficile à porter ?

C'est un film très particulier parce que je l'ai produit avec très peu de budget. J'ai réussi à réunir des talents autour de moi, que ce soit l'équipe ou les acteurs, des gens qui ont cru dans le film et y ont tout donné. Je pense que l'infrastructure du film est là. J'ai mis du temps à le faire puisque je n'avais pas d'argent, le seul luxe était de pouvoir prendre le temps de faire les choses comme il faut. Et puis j'ai eu un producteur français en phase de postproduction. Mais j'ai travaillé trois ans.

Vous avez fait vos études en France, la France revient à quelques moments dans le film. Quels rapports vous entretenez avec la francophonie ?

C'est un rapport naturel, je suis francophone. Le Liban est déjà un pays pluriel, très ouvert, fait de plusieurs culturels qui se mélangent très bien. J'ai une double appartenance culturelle, bien sûr, qui est évidente pour moi.

Anne Feuillère