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22  05  2009

Entretien avec Dalila Ennadre

Entretien avec une réalisatrice indépendente

Dalila Ennadre a un sujet de prédilection: les femmes de son pays natal. Non pas les citadines chic et émancipées. Les autres, les oubliées. Les laissées pour compte. Celles, qui abandonnées par leur mari, nourrissent leurs enfants avec du pain dur trempé dans le thé. Celles qui triment du soir au matin pour un salaire de misère. Celles qui ne savent ni lire, ni écrire. Celles qui n'ont rien d'autre que la rage de s'en sortir. Ces femmes-là, ce sont des héroïnes. D'ailleurs, c'est ainsi, El Batallet, que s'intitule l'un des documentaires qui contribuera largement à la notoriété de Dalila Ennadre.

Pourquoi les femmes? «C'est certainement ma façon de rendre hommage à ma mère et puis la femme c'est la plaque tournante de la vie. Quand je montre des femmes, je parle fatalement des hommes, des enfants et donc la famille», explique cette quadragénaire qui se considère d'abord réalisatrice avant d'être documentariste.

Sa définition du documentaire? «C'est avant tout un film où il y a le regard subjectif de l'auteur. Moi je n'arrive pas à faire la différence. Comme je suis autodidacte, j'ai échappé au formatage de la théorie. Un film c'est surtout un échange avec le spectateur. Au moment où le public reçoit le film, il est embarqué ou pas. Il ne se pose plus la question de savoir si c'est un documentaire ou de la fiction. Pour moi la vie est une perpétuelle mise en scène qui défile devant nous à chaque seconde. Après, on peut bouger les meubles ou les changer en étant sûr que ça aidera plus à faire passer ce que l'on veut dire mais tout est déjà là », confie-t-elle.

Selon elle, l'identité du documentaire ne tient ni à l'impartialité, ni à la neutralité et encore moi à l'objectivité. « L'éthique est très importante. L'honnêteté envers le sujet traité, les personnages, le public qui va recevoir le film. L'objectivité, non ! Sinon il faut faire du reportage. Le documentaire est le résultat d' un regard subjectif posé sur le monde où l'on vit.», explique-t-elle. D'après elle, le documentaire est essentiel car « le Maroc est un pays qui a été le moins massacré par la colonisation. Beaucoup de choses ont été préservées et transmises par la culture orale. Aujourd'hui, il y a besoin urgent de collecter notre mémoire et le documentaire permet ça. »

Elle estime que la mission de ce genre cinématographique est de tisser des liens entre les gens. « A travers mes films, mon obsession est d'ouvrir un espace où le public rencontre un personnage et les choses se passent entre eux directement. Et tout ça contribue à la reconnaissance de l'autre, à la reconnaissance de sa différence. Un élément essentiel à l'époque de la mondialisation à laquelle je suis favorable à condition que l'on protège les différences. Et donc il faut connaître l'autre pour ne plus avoir peur de lui et le documentaire, à mon sens, permet ça », explique-t-elle.

Bien que la plupart de ses films aient été tournés au Maroc, la réalisatrice regrette de ne pas y trouver un soutien financier. « Malheureusement, c'est surtout des chaînées étrangères comme Arte, France 5, la chaîne hollandaise NMO, le Centre National Cinématographique français, la télévision belge qui financent mes films. J'aurai tellement aimé être soutenue par le Maroc, la télévision marocaine, puisque c'est le moyen de joindre les gens», souligne-t-elle. Selon elle, c'est faute de diffuseurs que le poids du documentaire reste minime en regard du reste de la production cinématographique, au Maroc. Elle insiste pourtant sur la forte demande du public. « Je la sens à chaque fois que je montre mes films à travers notamment le réseau des instituts culturels français. Les gens sont heureux et me disent toujours « tu n'as ni ajouté, ni retranché. C'est vraiment notre réalité ». Ils se sentent reconnus et ça les touche et ça leur donne de l'espoir parce qu'ils sentent qu'on s'intéresse à eux », estime-t-elle.

En dehors des salles des Instituts Culturels Français du Maroc, le public peut découvrir les ?uvresde Dalila Ennadre à l'occasion des festivals. C'est ainsi que Femmes de la médina-El Batalett (2000) et Je voudrais vous raconter (2005) ont été projetés dans le cadre de Casa-ciné.

Fadwa Miadi - BabelMed.net