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Youssef ChahineYoussef Chahine

"Il faut faire ce pas vers l’autre "

Rencontrer Youssef Chahine est comme la visite d’un monument, chargé d’histoire et de mémoire collective. Ce n’est pas simplement l’age du réalisateur, né en 1926, ni juste la fragilité de sa santé qui nécessite un soin particulier dans le choix de qui peut le contacter et l’approcher, mais c’est surtout ce que les films de Youssef Chahine représentent au niveau du patrimoine et de la mémoire visuelle de l’Egypte, du monde arabe et de la Méditerranée.

Tout comme la magnifique et énorme statue de Ramses II qui occupe le centre de la place du même nom, en face de la gare centrale, et qui est aujourd’hui sur le point de quitter le cœur du Caire après plus de cinquante ans de sa belle présence en son sein, Chahine fait partie de notre histoire contemporaine et de l’image que nous gardons de nous mêmes.

C’est au pied de cette même statue que se sont déroulées plusieurs scènes de ‘Gare Centrale’ le célèbre film qui a valu à Chahine sa première sélection officielle au festival de Berlin. Evoquons aussi les scènes de guerre de ‘Nasser Salah El Din’ dont l’analogie du nom entre Gamal Abdel Nasser et Salah El Din n’a échappé à personne, ou encore la scène où l’acteur Ali El Sherif pleure devant la déclaration de la défaite de 67 par Nasser à la télévision égyptienne exprimant ainsi dans son film ‘le moineau’ le désarroi et déception des millions d’arabes du Maroc jusqu’en Irak.



Youssef Chahine a aussi été le catalyseur de plusieurs controverses tout au long de sa carrière. Des controverses qui le marquent comme un des rares réalisateurs arabes qui a osé dépasser les limites, dans un monde qui se referme de plus en plus sur tout sorte de dissidence. Un esprit de controverse couplé d’un énorme désir d’ouverture vers l’autre a toujours été présent dans ses films. Des films comme Djamilah en 1958, qui trace la vie de la résistante algérienne Djamilah Bou Hrid et qui n’a pas été très apprécié de l’occident et surtout de la France. Puis sa collaboration à partir des années 80 avec les français qui ont co-produit tout ses films depuis et qui a été vu par plusieurs comme un sell out, surtout après le film ‘Adieu Bonaparte’ qui jette un regard plus doux sur l’expédition de l’Egypte. Ou encore sa prise de position dans les années 90 avec d’autres artistes en entamant une grève de la faim contre une loi qui limitait la liberté d’expression.

Ce sont ces images qui se bousculaient dans ma tête en prenant l’ascenseur de l’immeuble de la rue Champollion pour rencontrer ‘El Ostaz’ (le maître) comme l’appellent ses collaborateurs. Après une brève attente dans le bureau de sa productrice Marianne Khoury, qui m’explique que le maître doit d’abord me rencontrer avant de se décider sur l’interview. Que c’était la « routine » vu son état du santé et son emploi du temps chargé. Je me demande alors si ce n’est pas une stratégie développée après des années de rapport pas nécessairement toujours doux avec la presse, quand finalement je suis invité à entrer dans le bureau.

Dans un vaste bureau climatisé, éclairé essentiellement par les rayons du soleil du mois de Juin, Youssef Chahine est assis derrière un grand bureau blanc, le DVD du Goodbye Lenin à ses côtés. Je me présente en essayant d’être le plus gentil possible, il me scrute d’un air interloqué, on se regarde pendant quelques secondes. Je suis toujours debout et je me demande s’il a eu le temps déjà de me juger et de décider si notre rencontre aura lieu. Je réfléchis très vite, est ce que ma chemise jaune de chez Gap ou peut être mon parfum Dyptique ou pire encore s’est il rappelé du jour de son passage à l’université américaine il y a 15 ans pour donner un cours sur ses films et que nous nous sommes entrés en désaccord sur la période de Nasser ? peu probable… Avant de trouver une réponse à tout ces questions, Marianne vient à mon secours en m’invitant à m’asseoir et en répétant exactement ce que j’ai dit mais en élevant sa voix penché sur l’oreille du maître. Quel soulagement, le maître a un problème d’ouie.

Après m’avoir demandé ce que je voudrais boire, il me regarde d’un regard perçant et me demanda ‘qui est tu ?, raconte moi’. Je me concentre et j’explique calmement, mais à haute voix, ce qui n’est pas toujours facile, qui je suis et mon lien avec le projet de l’Euromed café, sans compter le projet lui-même ; être rapide en essayant de présenter tous les points positifs du projet.

Il m’écoute attentivement et après quelques secondes de silence, il commence à se lever tout en m’indiquant qu’il me verra demain à la même heure.

Je me sens soulagé, redescendant la rue Champollion je rentre chez moi vers la place Talaat Harb. Mais ce soulagement ne tarde à s’évaporer. N’étant pas journaliste de formation, je passe la journée à préparer mon interview, à essayer de trouver des questions à lui poser pour ne pas avoir l’air idiot et pour ne pas perdre la chance qui m’a été accordée.

Le lendemain, j’arrive à l’heure, j’ai plusieurs plans mais pas encore décidé sur le choix d’un. Le maître m’attend au bureau pour que nous descendions dans un autre appartement qui est plutôt un lieu de travail et d’écriture.

Il allume une cigarette comme pour défier ceux qui disent que fumer tue. Toutes mes questions se mélangent dans ma tête, je m’occupe avec mon nouveau dictaphone digital ultra léger pour être prêt le moment fatal. Je termine ma manipulation pour réaliser qu’il suivait avec patience ma démarche. Nos regards se croisent, je sens l’attente dans son regard et ma tête vide. Je lève les yeux pour voir l’affiche de son dernier film, ‘Alexandrie, New York’ et je lui dit tout en regardant l’affiche ‘vivre entre deux cultures c’est comme aimer deux femmes, est ce que c’est possible et si c’est possible comment est-ce conciliable ?’. Je l’ai regardé d’un air presque terrifié, je m’attendais une réaction assez violente à une question hors norme. Mais à ma surprise, il commence à me répondre tout naturellement ‘La question n’est pas d’aimer deux femmes mais c’est le rapport avec l’autre dont il est question’ il tire sur sa cigarette, ‘comment connaître l’autre sa culture, sa pensée ses désirs et ses faiblesses, les jeunes aujourd’hui veulent faire du cinéma mais le cinéma c’est parler à des gens différents, d’univers différents, pour leur parler il faut les connaître’. Il tire encore sur sa cigarette ‘il faut faire ce pas vers l’autre et ce pas se fait si on connaît bien le sujet en question. Aujourd’hui il y a plus de possibilité d’apprendre, et plus de possibilité d’ouverture, ne serait-ce que par l’internet. Un jeune aujourd’hui peut accéder à des tas d’informations et de savoirs à travers l’Internet, des sites de journaux, de cinéma qui facilitent ce moyen de connaître l’autre et de s’approcher de lui’. ‘C’est un moyen accessible à un grand nombre de personnes et qui leur permet d’apprendre même des sujets très techniques’. ‘Ces nouvelles technologies ont aussi changé l’accès à l’initiation au cinéma’. ‘C’est plus facile pour un jeune de s’initier au cinéma avec une caméra digitale et de faire ses premiers pas vers le cinéma’.

Il éteint sa cigarette, je profite pour ajouter ‘Mais connaître l’autre nécessite aussi une connaissance de soi même’. ‘les deux vont côte à côte, c’est la démarche qui est importante. Quand on fait une démarche vers soi-même vers sa culture et son héritage on est curieux, on veut savoir, alors on est forcément intéressé par connaître aussi l’autre et ce qu’il représente’. ‘Il faut surtout ne pas se refermer sur soi même, c’est cela le risque aujourd’hui. On croit que connaître soi même consiste à se refermer sur sa propre culture et refuser les autres. C’est une des causes de la majorité de nos problèmes d’aujourd’hui’.

Il allume une autre cigarette et il continue ‘la situation aujourd’hui est compliquée, avec les problèmes économiques et sociaux qui s’aggravent et qui ne laissent pas beaucoup d’espoir pour le futur et pour les jeunes. La société se referme sur elle même de plus en plus ce qui ne facilite pas le contact avec l’autre ni l’ouverture à des cultures différentes. Alexandrie dans les années 30, 40 et 50, était une vraie ville cosmopolite. Il y avait des citoyens de tout le bassin méditerranéen. Des Italiens, des Grecs, des Français etc… On parlait 3 ou 4 langues et la ville était en mouvement constant. Un vrai échange et une réelle coopération faisait partie de notre quotidien et l’Autre n’était plus un mystère. Aujourd’hui, les choses ont beaucoup changé et le chemin à parcourir semble plus long et plus laborieux’. Il éteint sa cigarette et me regarde avec un petit sourire et me dit ‘c’est bon ?’. J’éteins mon dictaphone et je lui dis en souriant ‘c’est bon’. Le maître se lève et en se dirigeant vers la porte, il me parle de son dernier film ‘Alexandrie, New York’ qui sortira en salle en France avant sa sortie en Egypte. Je lui confirme que j’irais le voir sûrement à Paris. Nous nous serrons la main et je quitte l’immeuble pour me diriger à travers le chaos de centre ville....

Ahmed El Attar