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Rachid Bouchareb

"Ouvrir un chapitre de l’Histoire"

Sélectionné pour la première fois en compétition officielle au Festival de Cannes 2006 avec Indigènes, le cinéaste français d’origine algérienne Rachid Bouchareb revient sur un film engagé qui lève le secret historique sur le lourd tribut payé par les soldats de l’Afrique coloniale française durant la Seconde Guerre Mondiale et leur participation active à la Libération de l’Italie et de la France.

EMC: Quelles étaient vos motivations en vous lançant dans l’aventure d’Indigènes ?
Rachid Bouchareb: Je suis d’origine algérienne, mais je suis né en France, je vis en France et je me sens profondément français. J’ai senti dans ma chair l’envie de raconter ce chapitre occulté de l’Histoire de France car nous en faisons partie. L’aventure de ces hommes qui ont fait le voyage pour sauver leur patrie, pour la libérer, pour se battre contre le fascisme et le nazisme est un retour sur le passé colonial d’où nous venons. Et je voulais ouvrir ce chapitre en tant qu’enfant de la société française avec un film participant au débat actuel sur l’histoire de l’immigration qui doit être revue dans la globalité de l’Histoire. C’est en quelque sorte notre Marie-Antoinette.

Quelle est la part de la réalité historique et celle de la fiction ?
Tout le film est constitué de matériel humain extrait d’une enquête hormis la scène du village en Alsace qui a impliqué en réalité une centaine de soldats avec des pertes énormes et que j’ai réduit à une dizaine de personnages. Pour le reste, chaque élément (la distribution de nourriture, des équipements, les révoltes…) provient de témoignages directs d’hommes qui ont participé à ces évènements ou de rapports d’archives des services des armées. J’avais une forte inquiétude car le sujet n’avait jamais été traité au cinéma, donc chaque scène devait être juste. Mon désir était de laisser un témoignage « irréprochable » par rapport aux anecdotes. Mais je voulais aussi avoir la liberté de ne pas coller à l’Histoire. J’avais à ma disposition des acteurs formidables et j’avais envie que le spectateur voyage avec eux.

Le générique et quelques images sont en noir et blanc. Avez-vous été tenté de réaliser ainsi tout le film ?
J’en ai eu un moment l’idée pour bien faire comprendre aux spectateurs qu’on se trouve dans une réalité historique. Puis j’ai décidé d’aller dans la couleur en m’en éloignant car le film a une teinte qu’on peut qualifier de "décolorée". Quant aux images d’archives du générique, je les ai trouvées à la télévision algérienne.

Avez-vous douté de pouvoir monter financièrement Indigènes
Ce qui est formidable en France, c’est que nous avons trouvé des partenaires, même si cela a été lent et compliqué. Mais jamais le film n’a été remis en cause dans la volonté de se faire. Ce retour sur le passé et sur cette culture coloniale dans laquelle nous vivons tous interpelle la France sur son passé, son présent et son avenir. Mais le plus important, c’est d’avoir réussi ce film et d’être ici, à Cannes, pour le montrer au bord de la Méditerranée car l’Afrique est en face.

FL